mardi 14 février 2012

De la Moravie à l'Universel : Leos Janacek

Leos Janacek est le plus grand compositeur tchèque du XXème siècle et, à coup sûr, un des plus originaux.  Au même titre que Bartok en Hongrie ou Szymanowski en Pologne, il a construit une œuvre universelle en partant du folklore, et dans son cas, le folklore morave.
Leos Janacek est donc né en Moravie, partie est de la République Tchèque, ayant Brno (Brünn à l'époque de l'occupation austro-hongroise) comme capitale, en 1854. membre d'une nombreuse famille, il est fils d'instituteur.


Photographie de la cathédrale St-Pierre de Brno.


Il travaille l'orgue à Prague puis suit les cours du conservatoire de Leipzig et de Vienne. En 1874, il rencontre Antonin Dvorak qui deviendra un grand ami. Il se marie en 1881.

Photographie de Leos Janacek vers 1880.


La même année,il fonde une école d'orgue à Prague (qu'il dirige jusqu'en 1920) et qui deviendra le conservatoire de Prague. Sa fille aînée meurt très jeune, et la seconde Olga, meurt à 17 ans.

Olga Janacek l'année de sa mort.


Jusque là, Janacek est un compositeur gentiment post-romantique, suiveur de Smetana et Dvorak et qui a écrit quelques séries de danses (Danses lachiennes) et des variations pour piano, Variations pour Zendka, dédiés à son épouse. Bref, pas de quoi crier au génie!
La mort d'Olga déclenche chez Janacek une extraordinaire remise en question et la composition de son premier opéra vraiment personnel, Jenufa qui est créé à Brno en 1904. C'est une sombre histoire d'infanticide. Dans sa version originale (celle qui est donnée aujourd'hui), l'intensité des dialogues est calquée sur le rythme de la parole. Janacek, très slavophile, connaissait bien Boris Godounov de Moussorgski. L'orchestration est très audacieuse pour l'époque.

Jenufa. Prélude. Orchestre de l'opéra d'état 
de Bavière. Direction Raphael Kubelik, 1971.


Jenufa. Scène finale. Philip Landridge, Angela Silja. 
Orchestre philharmonique de Londres 
dirigé par Andrew Davies.




L'œuvre est créée à Prague en 1916 dans une version réorchestrée par Karel Kovarovic et plus audible par les oreilles bourgeoises de cette époque. Cette affaire rappelle la réorchestration de Boris par Rimsky-Korsakov. C'est le début de la reconnaissance nationale, puis internationale pour Janacek.
Le second opéra composé par Janacek a pour titre Les excursions de Mr Broucek. C'est une œuvre en deux parties, tiré d'un roman de Svatopluk Cech (1846-1908) qui raconte les aventures d'un bourgeois pas très sympathique (littéralement, Mr Cafard) d'abord dans la lune puis pendant les Guerres Hussites au XVème siècle.


Les excursions de Mr Broucek. Prélude. 
Orchestre des étudiants de l'université 
de Delft. Direction, Dan Admiraal, 2011.




Toute la saveur de Janacek est là. Les thème courts et répétés (ce qui en fait un des précurseurs du Minimalisme américain), les cuivres utilisés dans des tessitures inhabituelles, un formidable dynamisme rythmique et un grand lyrisme. On reconnait une œuvre de Janacek, seulement après 30 secondes d'écoute!
La gestation de cette œuvre a été lente. La première partie a été écrite entre 1908 et 1917 et la seconde en 1917. L'œuvre a été créée à Brno en 1920. 
Avec les deux premiers opéras de Janacek, on a l'essentiel des thèmes qu'il va explorer tout au long de sa vie : l'amour et le destin des femmes et le fantastique. Janacek n'est pas un métaphysicien: il a les pieds dans la terre et il aime la vie même si elle peut être dure.
En 1905, sur l'insistance des responsables tchèques, l'Autriche autorise la création d'un université tchèque à Brno. La minorité germanophone de la ville en est profondément choquée. Des manifestations ont lieu dans les journées du 1er et 2 octobre et un jeune manifestant est tué.


Photographie des manifestations de 1905 à Brno.


Sous le coup de l'émotion, Janacek écrit une sonate pour piano appelée Sonate le 1er Octobre 1905. Elle était en trois mouvements, mais plus tard, le compositeur éliminera le troisième. Il reste donc Pressentiment et Mort. C'est une œuvre bouleversante qui utilise le clavier d'une manière totalement nouvelle.

Sonate pour piano, 1er Octobre 1905
Radoslav Kvapil, piano.



L'opéra suivant est Katia Kabanova qui est écrit entre 1919 et 1921. Le livret est tirée de la pièce la plus célèbre d'Alexandre Ostrovsky (1823-1886), L'orage (1859). Il s'agit encore d'un opéra qui narre le destin tragique d'une femme amoureuse. Il est créé à Brno en 1921.


Katia Kabanova. Ouverture. Orchestre Philharmonique
tchèque. Direction Sir Charles MacKerras.




Janacek est un grand lecteur. Sa slavophilie le pousse vers la littérature russe, d'autant qu'au début de la guerre, les russes combattent les autrichiens. Après une lecture du Taras Bulba de Nicolaï Gogol, il écrit entre 1915 et 1918, un chef-d'œuvre éponyme qui hésite entre le poème symphonique et la symphonie en trois mouvements et qu'il baptise Rapsodie.
Les trois mouvements reprennent des épisodes-clés du roman:
Mort d'Andreï
Mort d'Ostap
Prophétie et mort de Taras Bulba.
L'œuvre est composée pour un très grand orchestre. Le dernier mouvement est particulièrement impressionnant. Il s'achève sur une intervention de l'orgue et d'un jeux de cloche qui peut s'interpréter comme une apothéose de Taras Bulba et une libération de tous les slaves de la domination étrangère.


Prophétie et morte de Taras Bulba. Orchestre 
philharmonique tchèque. Direction, Vaclav Talich.




Entre 1921 et 1923, Janacek écrit son opéra le plus étonnant, La Petite Renarde rusée, sur un livret écrit par lui-même d'après une bande dessinée de Rudolf Tesnohlidek (1882-1928) et Stanislav Lolek (1873-1936). 


Illustration de Stanislav Lolek pour La Petite Renarde 
rusée de Rudolf Tesnohlidek.


Dans cet opéra le monde humain et le monde sont mis sur le même plan. C'est tout le cycle de la vie qui est représentée dans cet opéra à travers le destin d'une renarde. L'orchestration et le lyrisme de l'œuvre en fait un sommet dans la production de Janacek. L'opéra est créé en 1924 à Brno.


La Petite Renarde Rusée. Suite d'orchestre. Orchestre
 philharmonique tchèque. Direction. Sir Charles MacKerras.




En 1959, le sculpteur animalier Antonin Kalvoda (1907-1974) a réalisé une statue de la petite renarde et une stèle qui ont été installées au pied du château de Hukvaldy, la ville natale de Janacek.





L'Affaire Makropoulos a été écrit entre 1923 et 1925 sur un livret tiré d'une pièce de Karel Capek. 
Karel Capek est un des plus grands écrivains tchèques des années 20 et 30. Né en 1890, il a fait ses études à l'Université Charles de Prague, puis à Berlin et enfin à Paris. Journaliste très connu, c'est un homme viscéralement attaché à la démocratie. Il a donc été haï aussi bien par les communistes que par les nazis. Du reste, lorsque la Tchécoslovaquie fut envahie par les troupes allemandes, Hitler demanda immédiatement l'arrestation de Karel Capek. Celui-ci étant décédé, c'est sont frère Josef (1887-1945), dessinateur et photographe qui fut arrêté. Il mourra à Bergen-Belsen en 1945.

Photographie de Karel Capek en 1937.


Son roman, La Guerre des salamandres est une représentation du nazisme à travers l'histoire fantastique de la découverte d'une nouvelle espèce de salamandres pouvant être domestiquées et utilisées pour différents travaux. Je recommande chaudement la lecture de ce livre étonnant. Capek est connu aussi pour sa pièce R.U.R. (Les unités de robots de Rossum). C'est Capek et son frère qui ont introduit le terme de robot (qui vient du tchèque robota qui veux dire travail). Lorsque la France et la Grande-Bretagne donnèrent leur bénédiction à Hitler pour mettre la mains sur les Sudètes, Capek en mourût de désespoir en 1938. 
L'Affaire Makropoulos est un opéra fantastique qui raconte l'histoire d'une cantatrice Emilia Marty, une femme amère qui est en réalité la fille d'un alchimiste du XVIème siècle Hieronymus Makropoulos. Celui-ci a inventé un élixir de longue vie dans les années 1570, qui a permis à sa fille de vivre 400 ans. Comme l'effet de l'élixir disparaît elle cherche à en retrouver la formule. A la fin, elle reconnaîtra qu'elle est fatiguée de vivre et acceptera que la formule soit détruite.
Rappelons que le livret se fonde sur l'histoire tchèque. L'Empereur Rodolphe II de Habsbourg (1552-1612, Empereur à partir de 1576) a vécu la majeur partie de sa vie dans son palais des Hradcany à Prague. 

Portrait de Rodolphe II par Hans von Aachen.


Mécène fastueux, il était surtout fasciné par les sciences occultes et a dépensé des sommes folles dont on profité des charlatans comme Edward Kelly qui lui avait fait croire qu'il pouvait fabriquer de l'or. On lui a aussi fabriqué des squelettes de dragon qu'il mettait dans son cabinet de curiosités. Bref, il était totalement cinglé, mais il a marqué l'âge d'or de la Bohème qui a ensuite plongé dans la Guerre de Trente ans.

Portrait de Rodolphe II en Vertumne 
par Giuseppe Arcimboldo, vers 1590.


On peut supposer que Janacek a voulu saluer la nouvelle république issue du Traité de Versailles, qu'il voyait comme un nouvelle âge d'or pour la Tchécoslovaquie. 
L'écriture de l'opéra est beaucoup moins lyrique que son ouvrage précédent. Pas d'air ou de chœur mais un débit vocal calqué sur la voix parlée. Disons-le, ce n'est pas l'ouvrage le plus immédiatement attirant de Janacek.

L'Affaire Makropoulos. Ouverture.








En 1926, une association nationaliste tchèque de gymnastique, le Sokol, fondée en 1862, commande une œuvre devant être joué en plein air, à Janacek. C'est ce qui explique l'orchestration particulière de la Sinfonietta, notamment la présence de 12 trompettes en sib et 2 trompettes basses. Les fanfares jouent un rôle primordial dans la trame du discours musical, particulièrement dans le 1er et le 5ème mouvement.

Sinfonietta. Orchestre symphonique de la WDR. Direction,
 Jukka-Pekka Saraste, 2007.



En 1926, Janacek écrit son chef-d'œuvre, la Messe glagolithique. Elle est écrite pour double chœur, soprano, mezzo, ténor, basse, orgue et orchestre. Elle reprend les parties classiques d'une messe liturgique mais comprend aussi une introduction et un bref final seulement orchestraux. Le Postlude pour orgue seul est souvent donné en récital.
Elle est écrite en glagolithique ou vieux slavon. Il s'agit de la langue enseignée par St-Cyrille et St-Méthode lors de l'évangélisation de la Moravie au IXème siècle.


St-Cyrille et St-Méthode représentés sur une 
icône roumaine du XIXème siècle.


Janacek n'avait pas de sentiment religieux particulier. Cette Messe est bien plus un acte de foie envers son pays et le peuple slave, qu'envers une quelconque doctrine religieuse.

Messe Glagolithique. Partie I, VI, VII et VIII. Orchestre
 philharmonique tchèque. Direction, Karel Ancerl.








Janacek entreprend son dernier opéra entre 1927 et 1928. De la Maison des Morts est tiré du récit de Fiodor Dostoïevsky, Souvenir de la Maison des Morts (1862), récit sur le séjour de l'écrivain dans un bagne de Sibérie. Le livret n'a donc rien à voir avec un livret classique et il s'agit certainement de l'opéra de Janacek qui est le moins souvent donné.


Photographie de Janacek à la fin de sa vie.




Alors qu'il est très âgé, Janacek tombe amoureux d'une femme de 38 ans plus jeune que lui, Kamila Stösslova.


Photographie de Kamila Stösslova.




La relation restera platonique car Kamila Stösslova traitera par le dédain les avances de Janacek. C'est cet amour non partagé qui inspire au compositeur un des chefs-d'œuvre de la musique de chambre du XXème siècle, son Quatuor n°2, Lettres intimes. Ces lettres intimes, adressées à Kamila, font de ce quatuor une œuvre à mettre au même niveau que les derniers quatuors de Beethoven ou les quatuors de Bartok. Cette même année 1928, il meurt d'une pneumonie à Ostrava.


Quatuor n°2, Lettres Intimes. Quatuor Janacek, 1966.



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