jeudi 1 mars 2012

Le Monstre de Moscou ou les débuts de Fiodor Schechtel

Ainsi a t-on surnommé à Moscou, l'hôtel particulier construit pour Zinaïda Morozova par l'architecte Fiodor Ossipovich Schechtel entre 1893 et 1899, premier œuvre de cet architecte considéré comme le plus important de l'Art Nouveau en Russie, aussi important que Horta en Belgique ou Guimard en France, mais malheureusement peu connu hors des frontières de sa patrie.
Fiodor Ossipovitch Schechtel est né en 1859 à St-Petersbourg dans une famille d'origine allemande. Du reste, jusqu'à 1914, il se fait appeler Franz Albert Schechtel. Après la ruine de la famille, celle-ci s'installe à Moscou.
En 1875, il rentre aux Beaux-Arts de Moscou et en est renvoyé en 1878 pour manque d'assiduité. Pour survivre, il peint des icônes et fabrique des illustrations pour les journaux. Il devient l'assistant de l'architecte Aleksander Kaminsky (1829-1897). Kaminsky est un architecte éclectique qui utilise le style vieux-russe aussi bien que le néo-gothique ou le néo-renaissance. C'est par l'intermédiaire de Kaminsky, que Schechtel rencontre Pavel Tretiakov, industriel, mécène et le plus important collectionneur d'art de la Russie.


Aleksander Kaminsky. Cathédrale du monastère 
Nicolo-Ugresh, Djerzinsky. Vers 1890.


Aleksander Kaminsky. Hôtel particulier de Pavel 
Tretiakov, Moscou. Vers 1880.

Photographie d'époque.


Etat actuel de l'hôtel Tretiakov.


Il rencontre Anton Tchekov pour des textes duquel il réalise des illustrations. Tchekov, satisfait de son travail, le présente à l'Intelligentsia moscovite. 
C'est l'industriel Savva Morozov qui lui commande un grand hôtel particulier pour son épouse Zenaïda en 1893. Comme Schechtel n'a pas de licence pour la construction, c'est officiellement Kaminsky qui s'occupe du bâtiment.
La vie de Savva Morozov est pour le moins étonnante. Il est né à Moscou en 1862. Petit-fils de serf, il a fait fortune dans le tissage après des études à Moscou et Cambridge. Son usine compte 8000 ouvriers.
Lors d'une soirée, il tombe amoureux fou de la femme de son neveu et force celui-ci à divorcer. C'est donc pour elle, et ses trois enfants qu'il fait construire un véritable palais dans Moscou.
C'est un grand mécène, passionné de théâtre qui permettra la reconstruction du Nouveau Théâtre de Moscou (toujours par Schechtel) où on joue Tchekov sous la direction de Constantin Stanislavsky.


Photographie de Savva Morozov vers 1900.


Libéral en politique, c'est un ami de Maxime Gorki. Il est pour une libéralisation du régime tsariste et pour une constitution démocratique. Après la Révolution de 1905, il se prononce en faveur des revendications des ouvriers de son usine en grève. Sa mère, présidente du comité de direction, le renvoie.
Morozov fait alors une dépression nerveuse et les médecins lui recommande de faire un voyage avec son épouse. Il se suicide à Nice au printemps 1905.
C'est lors de l'inauguration de l'hôtel particulier, qu'on lui a donné le nom de Monstre de Moscou, du fait de l'accumulation des styles et des ornements dans les pièces de réception, avec des porcelaines, des bronzes et des dragons à foison.
La façade est une libre réinterprétation du gothique perpendiculaire anglais, notamment au niveau de la grande baie de l'avant-corps. L'aspect de château médiéval est renforcé par les créneaux et les échauguettes qui surmonte le "donjon".


Façade de l'hôtel Zenaïda Morozova.



Le pavillon du gardien est presque un palais. Si l'aspect général est toujours gothique, il incline davantage vers un néo-tudor assez bien venu, illustré par l'utilisation de la voûte en anse de panier.

Hôtel Zenaïda Morozova. Pavillon du gardien.



Hôtel Zenaïda Morozova. Détails du pavillon du gardien.








Somme toute, l'extérieur du bâtiment, même s'il peut surprendre sous les cieux de la Sainte Russie, reste d'un historicisme assez classique, dans la filiation d'un Viollet-le-Duc, par exemple.
Dès le hall d'entrée on est frappé par la lourdeur de la décoration néogothique. Par comparaison, les châteaux de Louis II de Bavière semblent des modèles d'élégance.


Hôtel Zenaïda Morozova. Le hall d'entrée.



Hôtel Zenaïda Morozova. Détails du lustre de l'entrée.




Le morceau de bravoure de la salle à manger est la cheminée monumentale, ornée de deux chevaliers, qui sont l'œuvre de Mikhail Vroubel.





Plusieurs œuvres de Vroubel sont présentes dans la demeure. Mikhail Vroubel est l'artiste symboliste le plus représentatif en Russie. Il est né à Omsk en 1856. Il sort diplomé en droit de la faculté de St-Petersbourg en 1880. Dès l'année suivante il entre aux Beaux-Art de St-Petersbourg où il se fait remarquer par un style déjà très personnel.
En 1884, il visite Venise et reste très frappé par les mosaïques byzantines tardives qu'il admire dans la Basilique St-Marc. La même année, il commence des fresques pour l'église St-Cyrille de Kiev.


Mikhail Vroubel. Fresques de l'église St-Cyrille, 
Kiev. 1884-1885.


En 1885, il commence une grande série d'illustrations du poème Le Démon de Mikhail Lermontov (1814-1841). Ce grand poète romantique, souvent comparé à Pouchkine puisqu'il est mort aussi en duel, est unanimement admiré en Russie et Le Démon a beaucoup inspiré les peintres. Vroubel a travaillé plus de 15 ans sur ce cycle.

Photographie de Mikhail Vroubel vers 1900.


En 1890, Vroubel s'installe à Moscou. La même année, son tableau, Le Démon assis, crée la polémique, certains critiques soutenant l'œuvre, d'autres criant à la monstruosité. Vroubel a trouvé son style fait d'une peinture éclatée en larges touches, inspirée de la mosaïque.

Le Démon assis. Huile sur toile, 1890.



C'est la période où l'artiste, utilise les techniques des arts décoratifs, céramiques, mosaïques, vitraux mais aussi la sculpture.


Tête de Démon. Plâtre coloré, 1890.




L'Assyrien. Grès émaillé.



Dans le cadre de ses décorations en céramique, Vroubel utilise souvent des sujets tirés des légendes de la vieille Russie. Tel est le cas pour la légende de Sadko, le marchand musicien, sur plusieurs plats, mais aussi pour Mykula Selyaninovich, incarnation du peuple russe, dont il orne un devant de cheminée.

Deux versions de Sadko. Céramique, 1900.



Mikula Selyaninovich et la Volga. Céramique, 1899.


La décennie 1890-1900 est la période la plus féconde de Mikhail Vroubel. Il produit de nombreuses toiles aux sujets symbolistes, mais aussi des natures mortes.


Le Jugement de Paris. Huile sur toile, 1893.




Roses et Orchidées. Huile sur toile, 1894.



Matin. Huile sur toile, 1897.


En 1896, Vroubel se marie avec la chanteuse d'opéra Nadezhda Zabela, dont il fera de nombreux portraits. 

Portrait de Nadezhda Zabela-Vroubel
Huile sur toile, 1898.


Nadezhda Zabela-Vroubel dans le rôle de la 
Princesse-CygneHuile sur toile, 1900.


C'est pendant ces années 1898-1902 que Vroubel produit ces meilleures œuvres.

Démon Volant. Huile sur Toile, 1899.


Pan. Huile sur toile, 1899.


Lilas. Huile sur toile, 1900.


A partir de 1902, Vroubel commence à donner des signes de maladies mentales. Il est de plus en plus obsédé par le Démon. Sa peinture devient de plus en plus cahotique et étrange comme dans le Démon terrassé ou dans La Perle, d'après un texte de Pouchkine.

Démon terrassé. Huile sur toile, 1902.


La Perle. Huile sur toile, 1904.


Azrael. Huile sur toile, 1904.


Outre des signes de démence, d'autres effets de la syphilis se font sentir, dont un début de cécité. Après la production  de quelques portraits, dont un fascinant Autoportrait, qui par son côté halluciné, rappel Edvard Munch ou Léon Spilliaert.
Devenu aveugle, il s'arrête de peindre en 1906 et meurt à Moscou en 1910.

Portrait de Nadezhda Zabela-Vroubel
Huile sur toile, 1904.


Autoportrait. Huile sur toile, 1905.


Dans l'Hôtel Zinaïda Morozova, deux autres œuvres de Vroubel sont présentes. Le grand vitrail du hall représente St-Georges devant la Princesse de Trébizonde.


La seconde pièce est un bronze qui orne la rampe d'escalier.



Le bronze est titré Robert et les Nonnes. Il est tiré d'une pseudo-légende médiévale qui a pour sujet Robert le Diable. Ce Robert le Diable est le héros d'un opéra éponyme de Giacomo Meyerbeer (1831) qui, malgré son livret totalement débile, fut un incroyable succès et ouvrit la voie à des tombereaux d'opéras à sujets médiévaux. Au 3ème acte, Robert, qui est le fils de Satan et d'une mortelle, se retrouve dans la cour d'un cloître pavé des tombeaux des nonnes. Pendant la nuit, celles-ci quittent leurs sarcophages pour hanter Robert. Bref, un sujet dans la lignée du fantastico-médiéval anglais, bien fait pour attirer un artiste comme Vroubel.




Le piédestal est décoré de 4 figures de diables traitées comme des gargouilles de cathédrale gothique.
Si les pièces de réception, bien que fort chargées, présentent une certaine unité néo-gothique, il n'en va pas de même de l'étage. La grande galerie est traité dans un style néo-classique relativement sobre fait pour évoquer l'art russe du tout début du XIXème siècle.


Avoisinant cette galerie, on retrouve une pièce meublée en style troubadour avec fausse armure porte-flambeau et cathèdre obligées.


Le salon voisin est sans aucun doute le plus surprenant de tout le bâtiment. Meublé et décoré en néo-baroque abondamment doré et redoré, il est tendu de toiles dues au pinceau de Constantin Bogaevsky. Ce peintre est né à Théodosia en Crimée en 1872. Il fait ses études aux Beaux-Arts de St-Petersburg de 1891 à 1897. En 1898, il voyage en Italie et en France, où il découvre l'œuvre du peintre Claude Gellée dit Le Lorrain (1600-1682), célèbre pour ses vues de ports imaginaires au soleil couchant.

Le Lorrain. Port de mer avec la Villa Medicis
Huile sur toile, 1638.


Le Lorrain. Port de mer au soleil couchant
Huile sur toile, 1639.


Le Lorrain. Port de mer avec l'embarquement de la 
Reine de Saba. Huile sur toile, 1648.


Le Lorrain et les paysages fantastiques du tout début du XVIIème siècle vont influencer toute l'œuvre de Bogaevsky jusqu'à la fin de sa vie. D'une façon très curieuse, on retrouve chez Bogaevsky, les architectures naturelles et les couleurs acides utilisées par un Paul Bril (1553-1626), par exemple.

Paul Bril. Paysage. Huile sur cuivre, 1598.


Paul Bril. Paysage. Huile sur cuivre. Date inconnue.



Bogaevsky participe à une première exposition à Moscou en 1898 et acquiert tout de suite une certaine réputation pour ses paysages.
A partir de 1900, le peintre travaille à Theodosia et devient célèbre grâce aux articles très élogieux que Maximilien Volodine (1877-1932), célèbre critique et théosophe, lui consacre.


La tour du Consul à Sudak. Huile sur toile, 1903.



Il fait partie du Monde de l'Art et de l'Union des Artistes Russes. Il participe à l'Exposition d'Art Russe organisée par Diaghilev en 1906, lors du Salon d'Automne à Paris.


Paysage tropical. Huile sur toile, 1906.




La forteresse de Gênes. Huile sur toile, 1907.




La ville au bord du gouffre. Huile sur toile, 1908.




Matin. Huile sur toile, 1910.




En 1911, il effectue un nouveau voyage en Italie. Il découvre Andrea Mantegna (1431-1506), qui va le marquer profondément. La comparaison d'un panneau de Mantegna avec des tableaux de Bogaevsky est très parlante.


Andrea Mantegna. Le Christ au Jardin des Oliviers. Tempera sur bois, vers 1460.




Détail de la partie supérieure du panneau de Mantegna.




Souvenirs de Mantegna. Huile sur toile, vers 1911.




Montagnes de St-Georges. Huile sur toile, vers 1911.




Bateau, soleil couchant. Huile sur toile, 1912.




Les grands panneaux de Bogaevsky à l'hôtel Zenaïda Morozova, évoquent en même temps, le paysage du XVIIème siècle et les tapisseries en verdure de la même époque. On peut regretter les énormes cadres dorés qui les entourent et les écrasent.







En 1912, il s'installe définitivement à Theodosia mais reste en contacte avec de nombreux artistes comme les poètes Maria Tsvetaeva et Ossip Mandelstam.


Photographie de Constantin Bogaevsky dans sa vieillesse.




Après la Révolution de 1917, il sombre dans l'obscurité. Dans les années 30, il tente un retour en proposant des paysages dans un style plus proche des canons du Réalisme socialiste, sans beaucoup de succès. Il meurt à Theodosia en 1943.
Pour Fyodor Schechtel, la construction de ce bâtiment marque le début d'une longue et fructueuse carrière. Très rapidement, il va abandonner le à la manière de pour proposer sa propre vision de l'Art Nouveau. Ce sera le sujet d'autres articles.

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