dimanche 29 janvier 2012

Rose+Croix

Alors qu'en cette fin de XIXème siècle, le positivisme et le scientisme sont en position dominante, que certains scientifiques espèrent expliquer tous les phénomènes, jamais il n'y aura eu autant de mouvements ésotériques. Spiritisme, théosophie, alchimie, thaumaturgie, prospèrent et influencent de nombreux artistes et parmi les plus grands. Rappelons qu'Oscar Wilde consultait une voyante (qui lui annonça un triomphe à son procès…) et qu'Arthur Conan Doyle (1859-1930), le créateur de l'immortel Sherlock Holmes, croyait au spiritisme, tout comme le physicien William Crookes (1832-1919).

Photographie de Sir Arthur Conan Doyle.


Photographie de Sir William Crookes.


Il nest pas question ici, de rentrer dans le détail de la doctrine rosicrucienne, ni dans les querelles qui partagent les différentes obédiences.
La fraternité des Rose+Croix est né au XVIIème siècle en Allemagne. Parmi les textes fondateurs ont citer le Fama Fraternitatis publié en 1614 et les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz publié en 1616 et attribué à un certain Johann Valentin Andreae (1586-1654).

Edition originale de la Fama Fraternitatis.


Portrait supposé de Johann Valentin Andreae.


La doctrine Rose+Croix est un mélange de mysticisme chrétien et d'ésotérisme. Les étapes des Noces Chymiques correspondent aux différentes étapes de la transformation de la matière dans l'alchimie. Incontestablement des ouvrages comme l'Atalanta Fugiens (l'Atalante fugitive, 1618) de Michael Maier sont une des sources de cet ordre secret. 

Une des magnifiques illustrations de 
l'Atalanta Fugiens de Michael Maier.


Au XVIIIème siècle, la Rose+Croix se rapproche de la Franc-Maçonnerie. On en voit des traces aussi bien chez Gœthe que dans la Flûte Enchantée de Mozart.
En France, au XIXème siècle, un nouvel ordre Rose+Croix est créé par deux personnages étonnants, Stanislas de Guaita (1861-1897) et le Sar Merodack Josephin Péladan (1858-1918).
Stanislas est un authentique noble d'origine italienne par son père. Guaita est très influencé par des lectures diverses d'auteurs ésotériques ou occultistes. 

Photographie de Stanislas de Guaita (date inconnue).


L'influence la plus forte a sans doute été celle d'Eliphas Lévi. De son vrai nom, Alphonse Louis Constant (1810-1875), il hésite longtemps entre la prêtrise et l'occultisme. Il étudie la Kabbale, les œuvres de Jacob Bœhme et Emmanuel Swedenborg. Il est aussi Grand Maître de l'Ordre Hermétique de la Rose+Croix Universelle. Il écrit de nombreux textes, notamment Philosophie Occulte.

Charles Revel. Portrait d'Eliphas Levi, 1874.


Eliphas Levi. Le Baphomet. Illustration pour 
Dogme et Rituel de la Haute Magie, 1854.


Stanislas de Guaita était poète et a écrit plusieurs recueils dont Rosa Mystica en 1885. En 1888, il fonde avec Joséphin Péladan, l'Ordre Kabbalistique de la Rose+Croix. En font partie, notamment, Papus, Claude Debussy et Erik Satie. 
En 1891, Péladan décide de fonder son propre ordre Rose+Croix, davantage tournée vers le mysticisme et l'art. Un certain nombre d'adeptes le suive. 
Papus reste fidèle à Guaita. Papus est le pseudonyme de Gérard Encausse (1865-1916), médecin et occultiste. Il a écrit de nombreux textes hermétiques. Il est le fondateur, en 1891, avec Auguste Chaboseau de l'Ordre Martiniste.

Photographie de Papus dans une loge de l'Ordre Martiniste.


Stanislas de Guaita a aussi illustré ses textes. 
C'est le cas avec Le Temple de Satan, 1891.


Stanislas de Guaita s'associe avec Oswald Wirth (1860-1943) pour créer un tarot dit Tarot de Wirth qui est encore utilisé aujourd'hui.

Quelques arcanes du Tarot de Wirth. On remarquera l'arcane du diable qui reprend le Baphomet d'Eliphas Levi.


Stanislas de Guaita était un grand amateur de drogues diverses. Sa mort à 36 ans a parfois été attribuée à une over-dose mais cela reste controversée.
Les tarots de Wirth et l'occultisme sont à l'origine d'une des constructions les plus étonnantes de cette période, la Chapelle bleue du château des Avenières.
Le château est située à 1150 m d'altitude non loin d'Annecy. Sa construction a été entreprise de 1907 à 1913 et financée par une richissime excentrique d'origine anglaise, Mary Shillito. Celle-ci a rencontré un ingénieur d'origine indo-mauricienne, petit-fils du Maharaja de Lahore, Assan Dina (1871-1928), féru d'occultisme et l'épouse en 1914. 

Photomontage présentant un des seuls 
portraits d'Assan Dina.


Entre 1914 et 1917, Assan Dina fait modifier le château afin d'y installer une chapelle entièrement décorée de mosaïques tirées des tarots de Wirth. Les mosaïques sont exécutées par des artistes italiens.

Le château des Avenières, carte postale ancienne.


Actuellement le château a été transformé en hôtel de luxe et une piscine a été installée en bas des arcades.

Façade du château des Avenières, état actuel.


A l'époque de la construction du château, deux sphynx ornaient la terrasse. Ils ont disparu depuis.


Le sphynx a une importance toute particulière pour les occultistes. Dans son frontispice pour Le mystère des cathédrales (1926) de Fulcanelli, le peintre Jules Champagne (1877-1932) place en position dominante un sphynx.


A propos de ce peintre surprenant, je rappellerai l'existence d'un des tableaux les plus étonnants de l'Art Nouveau, car il allie la Nudas Veritas de Klimt à l'alchimie, Femme nue dans un matras de verre, qu'il a exécuté vers 1910.


Photographie de Jules Champagne, vers 1914.


A l'arrière du château des Avenières, Assan Dina fait ajouter un bâtiment qui abritera la Chapelle bleue.


Quelques vues générales de la Chapelle bleue.





On peut remarquer que la représentation du diable reprend celle du Baphomet d'Eliphas Lévi, comme chez Stanislas de Guaita.


Après avoir publié trois ouvrages influencés par l'occultisme, Assam Dina mourra subitement lors d'une croisière en 1928, dans des conditions mal définies.
L'autre personnalité dominante de la Rose+Croix française en cette fin du XIXème siècle est le Sar Joséphin Péladan. Personnalité excentrique, dandy occultiste, Péladan a occupé une place centrale dans les arts français durant quelques courtes années.
Joseph Péladan est né à Lyon (comme Allan Kardec et le Mage Philippe) en 1858. Avec son premier texte, Le Vice Suprême (1884), Péladan manifeste son anti-scientisme et son anti-naturalisme. Ce livre aura un grand retentissement à l'époque.

Félicien Rops (1833-1898). Illustration pour 
Le vice Suprême, 1884.


Après sa séparation d'avec Guaita, il crée en 1891, l'Ordre de la Rose+Croix catholique et esthétique du temple du Graal. Rien que dans cette dénomination, tout est dit. Péladan, n'a rien d'un sataniste, son ordre est avant tout mystique et esthétique. Quant à l'allusion au Graal, il est directement lié à l'admiration que Péladan porte à Richard Wagner et plus particulièrement à Parsifal. Le Sar Péladan fera d'ailleurs le pélerinage de Bayreuth. Il écrira aussi une Wagnérie Kaldéenne, Le fils des Etoiles en 1892, dont Erik Satie (1866-1925) écrira la musique de scène.

Erik Satie. Trois préludes pour le Fils des Etoiles du 
Sar Péladan. Aldo Ciccolini, pianiste.


A cette période, Péladan porte des vêtements qui ne sont pas sans rappeler les tenues esthétiques d'un Wilde. Il nous reste de lui, de nombreux portraits.

Alexandre Séon (1855-1917). Portrait du Sar Péladan
Huile sur toile, 1892.


Alexandre Séon. Dessin préparatoire au 
Portrait du Sar PéladanMine d'argent 
sur papier, 1892.


Marcelin Desboutin (1823-1902). 
Portrait du Sar Péladan. Huile sur toile.


Deux photographies du Sar Péladan 
dans les années 1890.



Le Sar Péladan quelques années plus tard 
(sans doute vers 1900-1910).


Jean Delville (1867-1953). Portrait du Sar Péladan
Huile sur toile.


Zacharie Astruc (1835-1907). Portrait du 
Sar Péladan. Marbre.


Eli Brazillier. Profil du Sar Péladan. 
Gravure d'après un dessin.


Alexandre Séon. Le visage du Sar Péladan 
suspendu à la croix. 
Frontispice pour Le Vice Suprême, 1884.


Le Sar Péladan entouré de ses disciples de la Rose+Croix.


Le Sar Péladan va attirer beaucoup de moqueries par ses tenues et le titre de Sar (roi) qu'il s'est auto-attribué. Surnommé le "Mage d'Epinal" ou le "Sar pédalant", c'est Rodolphe Salis (1851-1897), la patron du cabaret du Chat Noir, qui le baptisera "Artaxerfesse".
Entre 1892 et 1897, cinq salons de la Rose+Croix Esthétique se tiendront, dont le plus important fut le premier. 
Il écrit de nombreux textes dont un des plus intéressants est l'Androgyne, en 1891. 



Il écrit ensuite de nombreuses pièces de théâtre comme Babylone ou la trilogie de la Prométhéide dans laquelle, il tente la mise en place de l'œuvre d'art totale. Il écrit aussi un cycle de romans, La Décadence Latine. Reconnaissons que s'il y a de beaux passages, l'ensemble est très ennuyeux et longuet.
Petit à petit, il est de moins en moins connu et meurt presque totalement oublié en 1918.




En 1891, il dépose les statuts des salons de la Rose+Croix esthétique. Ces statuts sont signés par quatre autres personnes, le comte Antoine de la Rochefoucauld, Leonce de Larmandie, Gary de Lacroze, Elemir Bourges.

Antoine de la Rochefoucauld (1862-1959) fut un collectionneur, notamment des Impressionnistes et de Van Gogh. Il a été aussi peintre.




Antoine de la Rochefoucauld. Paysage pointilliste, 1898.


Antoine de la Rochefoucauld. Vue de Capri depuis Sorrentino, 1898.


Antoine de la Rochefoucauld. Paysage avec un étang, 1898.


Il a été le mécène des peintres Emile Bernard et de Charles Filiger. Il est aussi le Grand Prieur de l'Ordre de la Rose+Croix esthétique. 
Le comte Léonce de Larmandie (1851-1921) est un poète, auteur de L'Excelsior, Roman Parisien et d'une série baptisée Comédie mondaine.

Illustration pour un article de Léonce de Larmandie dans le magasine La Vie Mystérieuse, 1909.










Emile Gary, baptisé Gary de Lacroze par Le Sar Péladan lui-même semble avoir été un écrivain qui n'a pas laissé de trace dans la littérature.


Tel n'est pas le cas d'Elémir Bourges (1852-1925) qui est une figure centrale de la littérature et de l'art à Paris au tournant du siècle. Ami de Stéphane Mallarmé, de Joris Karl Huysmans, de Claudel ou d'Emile Bernard il épouse en 1883, Anna Braunerova, sœur de la femme peintre tchèque Zdenka Braunerova (1858-1934). Journaliste au Gaulois, c'est ausi un wagnérien convaincu. Sa participation à la Rose+Croix esthétique se ressent dans son roman Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent (1893). On lui doit aussi une épopée en deux partie sur le Titan Prométhée, La Nef (1904 et 1922). D'une nature plutôt solitaire, il est cependant élu à l'Académie Goncourt en 1902.






Elémir Bourges et les sœurs Braunerova en 1883.


Photographie d'Elémir Bourges vers 1890.


Photographie d'Elémir Bourges, vers 1900.


Emile Bernard. Double Portrait d'Elémir Bourges 
et de Paul Claudel, 1910.


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