samedi 5 mai 2012

Entre Goya et Picasso, Ignacio Zuloaga

L'histoire de la peinture espagnole est, pour la majorité d'entre nous, une sorte de fresque à trous. De temps à autre, de grandes figures émergent, El Greco au XVIème siècle, Velasquez au XVIIème, Goya à la fin du XVIIIème et Picasso au XXème. Entre ces géants, rien. Comme si on ne peignait pas en Espagne au début du XVIIème ou en 1880 ! Or, la peinture espagnole fut tout aussi vivace que la peinture française ou la peinture italienne.
Une des figures principales de la peinture espagnole entre 1880 et 1920 est Ignacio Zuloaga y Zabaleta.
Ignacio Zuloaga est né en 1870 à Eibar au Pays Basque. Fils d'un damasquineur, il est plongé tout jeune dans le monde artistique. Il fait ses études chez les jésuites et, extrêmement doué, expose dès 1887. Au Musée du Prado, il copie les peintres espagnoles comme Velasquez ou El Greco et considère Zurbaran, Ribera ou Goya comme ses maîtres.
Son tableau, La Fuente dei Bar, peint à l'âge de 15 ans montre une remarquable maîtrise technique.


La Fuente dei Bar. Huile sur carton, 1885.


Zuloaga se place donc sous la tutelle de maîtres prestigieux. Lorsqu'il visite Rome en 1889, il s'intéresse de près à la peinture de la Renaissance. En 1890, il s'installe à Paris où il travaille avec Eugène Carrière. Il rencontre Toulouse-Lautrec, Gauguin Degas, Jacques-Emile Blanche. Il expose au Salon de 1890. Entre 1890 et 1894, il est très lié avec Gauguin et Emile Bernard. Sa palette s'est éclaircie et semble influencée par l'Impressionnisme et les contours, simplifiés, se ressentent de sa rencontre avec les Nabis. Vers la fin de son séjour, il fréquentera le peintre et écrivain Santiago Rusinol (1861-1931).

Mon père et ma mère à Paris. Huile sur toile, 1891.


Portrait du marquis de Villamarciel. Huile sur toile, 1893.


En 1893, il visite Séville et expose au salon des Indépendants à Paris. Il découvre l'art de Whistler tout en améliorant sa connaissance de la littérature et de la peinture française notamment le Symbolisme. Il voyage en Suisse et en Italie. En 1895 il s'installe définitivement en Andalousie jusqu'en 1898. Il se passionne pour l'art du torero. La même année, il expose à la Société nationale de Paris et à Barcelone. Il a étudié attentivement El Greco, le peintre qui l'influencera sans doute le plus avec Goya. La lumière crue de l'Andalousie l'a certainement influencée dans ses oppositions de teintes très fortes.

Après-midi de corrida. Huile sur toile, 1898.


En 1898, Zuloaga déménage pour Ségovie et s'installe chez un membre de sa famille, Daniel Zuloaga (1852-1921), un des plus grands céramistes espagnoles de l'époque. Il rencontre l'immense compositeur et pianiste Isaac Albeniz (1860-1909), un des grands rénovateurs de la musique espagnole.

Isaac Albeniz. Iberia (1905-1908). Piano, Alicia de Larrocha.


Mi tio y mis primas. Huile sur toile, 1898-1899.


Il repart en voyage en Europe et à son retour en Espagne, s'installe à Elgueta au Pays Basque. C'est là qu'il peint l'extraordinaire portrait de Dona Mercedes.

La naine Dona Mercedes. Huile sur toile, 1899.


Le portrait de la naine Dona Mercedes est à l'évidence un hommage appuyé à Velasquez, et plus particulièrement à Las Meninas.

Diego Velasquez. Las Meninas. Huile sur toile, 1656.


A la droite du tableau on voit la naine d'origine allemande Maria Barbola dont la ressemblance avec Dona Mercedes est frappante. Dona Mercedes porte une boule dans laquelle se reflète le reste de la pièce. C'est une allusion directe au miroir qui renvoie l'image du couple royale dans le fond du tableau de Velasquez.


Cependant, la déformation de l'image sur la boule renvoie davantage au Portrait des époux Arnolfini (1434) de Jan van Eyck (1390-1441) et à son miroir circulaire et convexe.

Jan van Eyck. Portrait des époux Arnolfini
Huile sur bois, 1434.


Détail du miroir convexe du tableau de van Eyck.


Il ne reste guère au Pays Basque, puisqu'il s'installe de nouveau à Ségovie puis part pour Paris pour visiter l'Exposition Universelle de 1900. Il expose à Bruxelles, Berlin, Cologne et Düsseldorf. L'année suivante, il se lie avec le poète Rainer Maria Rilke et participe à l'Exposition Internationale de Dresde. C'est l'époque où il peint le nain Gregorio, très influencé par les lumières de fin du monde du Gréco aussi bien que par Velasquez.

Le nain Gregorio. Huile sur toile, 1900.


Par l'intermédiaire de Rilke, qui est son secrétaire, Zuloaga fait la connaissance de Rodin. Toujours en 1901, il réalise la scénographie de représentations de Carmen à Berlin, ce qui lui vaut une appréciation internationale.
Le peintre retourne à Séville en 1902 mais fait de fréquents séjour à Ségovie. Il expose à Berlin, Budapest et Paris. En 1904, il participe à la mise en scène de la zarzuela Pepita Jimenez d'Isaac Albeniz. Il commence une relation épistolaire avec Picasso.
Il peint une gitane, dont la pose est influencée, à l'évidence par le portrait de la Duchesse d'Albe de Goya (1797)


Gitane. Huile sur toile, 1903.


Francisco de Goya. Portrait de la duchesse d'Albe
Huile sur toile, 1797.


Mis prima. Huile sur toile, 1903.


Comme on le voit, Zuloaga n'a pas été sensible du tout au Modernisme catalan. Alors qu'il connaissait bien l'art européen, l'Art Nouveau ne semble pas l'avoir intéressé. Il s'inscrit volontairement dans une tradition de la peinture espagnole, tradition d'un réalisme expressionniste dans la lignée du Greco ou de Goya, refusant ainsi la rupture radicale d'un Pablo Picasso.
Son tableau de 1905, Les vendangeurs se réfèrent, sans aucun doute, au tableau du jeune Velasquez, Le triomphe de Bacchus. Les vendangeurs de Zuolaga pourrait tout aussi bien faire des libations avec le jeune dieu du vieux maître espagnol.

Les vendangeurs. Huile sur toile, 1905.


Diego Velasquez. Le triomphe de Bacchus
Huile sur toile, 1628-1629.


En 1906, Zuloaga installe de nouveau son atelier à Paris. Il peint de nombreuses toiles dans cette période, notamment Toreros de pueblo et Celestina.

Toreros de pueblo. Huile sur toile, 1906.


Celestina o Las pupillas de Matilde. Huile sur toile, 1906.


Segoviano. Huile sur toile, 1906.


Ce paysan de la région de Ségovie est représenté sur un fond de paysage d'orage avec un éclairage contrasté. Avec son visage émacié et sa longue cape, il pourrait être un saint du Gréco.

El Gréco. St-Jean l'Evangéliste. Huile sur toile, 
vers 1590-1600.


En 1907, une salle entière lui est consacrée à la 5ème Exposition d'art de Barcelone. A cette occasion, il reçoit un diplôme d'honneur de la main du roi Alphonse XIII. L'année suivante, c'est au Salon national des beaux-Arts de Paris que son œuvre est vivement applaudi.
C'est à cette époque, que le peintre exécute de nombreux paysages de la région de Ségovie et plus généralement de la Castille. Les éclairages sont de plus en plus apocalyptiques et les villages semblent proche d'un cataclysme mystérieux.

Paysage castillan. Huile sur toile, 1909.


Cathédrale de Ségovie. Huile sur toile, 1909.


Entre 1910 et 1912, le peintre expose en Amérique du nord (New-York et Boston) puis en Amérique du sud (Mexico, Santiago du Chili, Buenos-Aires). Il est présent à la Biennal de Venise 1910. Il expose à Rome en 1911. Plusieurs études paraissent sur son œuvre, signées par Charles Morice (1860-1919), le premier biographe de Gauguin, et Léonce Bénédite (1856-1925), conservateur du Musée du Luxembourg, puis premier conservateur du Musée Rodin. En 1912, Vienne, Budapest, Munich, Dresde et Amsterdam, l'exposent.

Segovia. Huile sur toile, 1910.


La victima de la fiesta. Huile sur toile, 1910.


El Christo de la sangre. Huile sur toile, 1911.


Portrait d'Antonia la Gallega. Huile sur toile, 1912.

Antonia la Gallega était une célèbre danseuse de flamenco.


Son portrait d'un cardinal est encore un hommage direct au Greco. Le cardinal représenté par Zuloaga est assis de la même façon que le cardinal Guevara peint plus de trois siècles auparavant. Le personnage debout derrière l'homme d'église est hiératique et étiré comme chez El Greco.

Le cardinal. Huile sur toile, 1912.


Le Greco. Portrait présumé du cardinal Guevara. 
Huile sur toile, vers 1600.


Tout au long de sa carrière, Zuloaga a aussi été un portraitiste apprécié. Il a, particulièrement, peints les célébrités espagnoles dont beaucoup étaient de ses amis. On lui doit aussi des portraits de personnalités de la haute société parisienne.

Retrato de la senorita Malinkova. Huile sur toile, 1912.


C'est en 1913 qu'il rencontre Manuel de Falla (1876-1946), le plus grand compositeur espagnol, avec lequel il aura de fréquentes rencontres. En 1914, il présente son tableau, La Morenita au châle blanc, lors d'une exposition à New-York. Cette exposition enthousiasme la critique. Dès le début de la guerre, il aide les alliés en organisant des expositions au profit de ceux-ci. Il recevra des mains du président Poincaré la Légion d'Honneur après la guerre pour son action en faveur de la France.

La Morenita au châle blanc. Huile sur toile, 1913.


Portrait de la comtesse Anna de Noailles
Huile sur toile, 1913.

Anna Bibesco Bassaraba de Brancovan (1876-1933) a épousé le comte Mathieu de Noailles (1873-1942) en 1897. Au moment où Zuloaga la portraiture elle est une des femmes les plus connues de la haute société parisienne car elle tient un salon où se pressent toutes les célébrités artistiques et littéraires de l'époque, Gide, Barrès, Valéry, Proust, Cocteau, Loti, Montesquiou. A l'époque, elle est considérée comme un des plus grands poètes français avec des recueils comme Le cœur innombrable (1901) ou Les éblouissements (1907). Son lyrisme exalté et très daté sera déjà critiqué de son vivant notamment après la guerre de 14. Elle n'est plus guère lue aujourd'hui, même si certains poèmes restent très beaux.


Un des tableaux les plus célèbres de Zuloaga est le portrait de Maurice Barrès (1862-1923) devant la ville de Tolède.  En 1913, Barrès était un des écrivains français les plus prestigieux. Après une période esthétique marqué par une trilogie appelée Le culte du moi, il se tourne vers un nationalisme fortement teinté d'antisémitisme qui fait de lui un adversaire de Dreyfus : Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race.
Elu député de Paris, il entre à l'Académie française en 1906. Belliciste forcené pendant la guerre de 14, il gagne alors le surnom de rossignol des carnages. Ecrivain ayant une influence très importante, il a été une des têtes de turc favorites du mouvement Dada qui organise son procès en 1921.
Grand voyageur, il a écrit un ouvrage sur l'Espagne, Le Greco ou le secret de Tolède (1911).
Zuloaga, par sa filiation avouée avec le grand peintre de Tolède, était l'artiste idéal pour exécuter ce portait. A l'évidence, le peintre s'est inspiré des deux vues de Tolède qui nous restent du Gréco.

El Greco. Vue de Tolède. Huile sur toile, vers 1597-1599.


El greco. Vue et plan de Tolède. Huile sur toile, vers 1610.


Portrait de Maurice Barrès devant Tolède
Huile sur toile, 1913.


A la même période, Zuloaga peint aussi une vue de Tolède dans le même esprit.


Pendant cette période, le peintre continue à s'intéresser à la tauromachie. Il peint un de ses plus grands tableaux, Idolos futuros o Torerillos de Turégano, qui représente de jeunes toreros en attente de l'affrontement avec la bête.

Idolos futuros. Huile sur toile, 1913-1915.


Le torero. Huile sur toile.


Après la guerre de 14, Zuloaga s'installe à Madrid. En 1920, il réalise le portrait de son ami le philosophe et homme politique José Ortega y Gasset (1883-1955) qui vient de fonder le journal de centre gauche El Sol.

Portrait de Jose Ortega y Gasset. Huile sur toile, 1920.


Entre les deux guerres, il va continuer à travailler en se concentrant davantage sur les portraits. Il va souvent collaborer avec Manuel de Falla. D'abord en 1920, où il intervient sur les décors d'une pièce de Enrique Larreta (1875-1961), écrivain argentin, tiré de son roman La gloire de Don Romero (1908) sur l'Espagne du XVIIème siècle. De Falla devait écrire la musique de scène. Le projet ne semble pas avoir abouti. 
En 1928, il exécute les décors pour une reprise des Tréteaux de Maître Pierre (El retablo de maese Pedro), opéra que Falla avait écrit en 1918-1919 sur un épisode du Don Quichotte.

Manuel de Falla. El retablo de Maese Pedro. Orchestre national d'Espagne. Direction, Ataulfo Argenta. 1956.


Zuloaga. Esquisse pour la représentation de 
El retablo de Maese Pedro. Crayon, 1927.


Photographie d'une reprise de l'opéra dans la 
scénographie de Zuloaga.


Photographies de Ignacio Zuloaga. Vers 1925.



Autoportrait. Huile sur toile, vers 1925.


1925, c'est l'année d'une grande tournée d'exposition qui commence à New-York, où le peintre est reçu par le président Calvin Coolidge et qui se termine à La Havane. Il achète le château de Pedraza à 37 km de Ségovie, qu'il fait restaurer et qui deviendra un musée qui lui est consacré.




En 1931, il fait le portrait du grand écrivain Ramon Maria de Valle-Inclan (1866-1936), considéré comme un des auteurs espagnols majeurs du XXème siècle.

Portrait de Ramon de Valle-Inclan. Huile sur toile, 1931.


L'année suivante, il fait le portrait  de son grand ami Manuel de Falla. A cette époque, le grand compositeur a pratiquement achevé son œuvre. Sa dernière grande composition est le concerto pour clavecin et cinq instruments (1923-1926) commandé par Wanda Landowska (1879-1959), un chef-d'œuvre ancré dans la tradition musicale du Siècle d'Or et en même temps intemporel qui dure moins d'un quart d'heure. Il travaille depuis à son Oratorio El Atlantida sur un texte de Joachim Verdaguer. Exilé en Argentine lors de la Guerre d'Espagne, il y meurt en 1946 sans l'avoir achevé.

Manuel de Falla. Concerto pour clavecin et cinq 
instruments. Clavecin, Janos Sebestyen.


Portrait de Manuel de Falla. Huile sur toile, 1932.


Une toile étonnante est son portrait de Jose Maria de Huarte y Jauregui (1898-1969), exécuté en 1937 et qui présente son modèle dans son grand uniforme. Le résultat paraît assez ridicule mais difficile de savoir si c'est une volonté de l'artiste.

Portrait de Jose Maria de Huarte. Huile sur toile, 1937.


Jusqu'à son décès, Zuloaga continuera de peindre et sera exposé. Il meurt à Madrid en octobre 1945.


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